Dans la jungle du faux

Écrit par CR18-19 le . Rubrique: Sécurité des consommateurs

Internet est le réseau de distribution favori des contrefacteurs. Tous les secteurs sont touchés, des produits de luxe aux pièces de rechange pour automobiles. Le plus dangereux pour le consommateur est le trafic de faux médicaments. Méfiance.

En l’espace de quelques années, Internet est devenu le plus grand magasin et le premier vide-grenier du monde. L’envers de la médaille : on y trouve toutes sortes de produits illicites et contrefaisants, dont certains présentent un réel danger pour le consommateur.

Selon le Bascap (Business Action to Stop Counterfeiting and Piracy), de la Chambre de commerce internationale, Internet a représenté 14 % des activités de contrefaçon recensées au premier semestre 2006. Soit tout de même une estimation de quelque 70 milliards de dollars par an !

Lutter contre les «moutons noirs» du commerce électronique n’est pas facile, car tout un chacun peut vendre n’importe quoi tout en dissimulant son identité dans les dédales du réseau des réseaux.

> Manque de contrôle

La méfiance est de rigueur, car des milliers de sites qui attirent le chaland par les noms de grandes marques ne proposent en réalité que de vulgaires copies. Les détournements de notoriété et la concurrence déloyale affectent aussi bien le commerce classique, ou BtoC (business to consumer); le commerce interentreprises, ou BtoB (business to business); et le commerce de particulier à particulier, ou CtoC (consumer to consumer), qui est de loin le plus touché. Selon la société MarkMonitor, spécialiste des solutions techniques de protection des marques sur Internet, 95% des bijoux Tiffany proposés sur Ebay sont des faux, 70 à 90% des logiciels Adobe référencés sur les sites de ventes aux enchères sont piratés et
40% des produits Adidas vendus sur le site britannique d’Ebay sont des contrefaçons.

Tous les produits et tous les secteurs sont concernés, accessoires de luxe, biens culturels, pièces de rechange, boissons… Mais l’activité de fraude en ligne la plus scandaleuse est certainement la distribution de faux produits de santé. Un problème extrêmement préoccupant, qui concerne en priorité les pays les plus pauvres, mais aussi les pays développés, en particulier ceux dont le commerce des médicaments est dérégulé ou dans lesquels se développent des marchés parallèles de contrebande. Selon le député européen Thierry Cornillet, qui vient de faire adopter par le Parlement européen de Strasbourg, le 7 septembre dernier, une résolution appelant à la signature d’une convention internationale de lutte contre la contrefaçon des médicaments, il existe plusieurs facteurs favorisant l’apparition des médicaments contrefaits: «L’absence de législations spécifiques, tant internationales que nationales, une extrême porosité des frontières, la prolifération de systèmes de distribution modernes, tels Internet, l’absence ou la quasi-absence d’autorités de régulation et de contrôle de la qualité des produits, des systèmes de distribution archaïques et incontrôlés…»

> États-Unis : pharmacies illégales en ligne

En septembre 2005, la Drug Enforcement Administration, le service de police fédéral américain chargé de la mise en application de la loi sur les stupéfiants et de la lutte contre leur trafic, a procédé à la fermeture de 4600 pharmacies illégales sur Internet. Dans ce pays, 8% des 150 millions d’achats de médicaments sur prescription seraient effectués en ligne, auprès de pharmacies généralement légales qui offrent des prix attractifs et une grande confidentialité. Les sites illégaux serviraient surtout aux achats sans ordonnance – ici, les clients accepteraient de payer jusqu’à dix fois le prix officiel… Une étude conduite par le General Accounting Office, l’équivalent américain de la Cour des comptes, a montré que, en 2004, 4 médicaments sur 21 commandés via le Web hors des États-Unis ou du Canada étaient des faux.

Fin août 2006, la Food and Drug Administration (l’administration en charge des denrées alimentaires et des médicaments) a lancé une alerte sur une dizaine de sites canadiens de vente de médicaments (dont rxnorth.com, canadiandrugstore.com et rxbyfax.com) qui convergeaient tous vers une pharmacie du Manitoba. Les analyses effectuées ont révélé qu’on y vendait des contrefaçons des anticholestérols Lipitor et Crestor, de l’analgésique Celebrex, du médicament contre la tension artérielle Diovan, du produit contre la calvitie Propecia et de cinq autres médicaments sur ordonnance.

> Trafics européens

En France, où la commercialisation de médicaments sur Internet est interdite, le système de prise en charge par la Sécurité sociale protège en principe le consommateur – un cas d’acquisition de fausses lentilles Johnson & Johnson a cependant été constaté en 2004. Le système n’est décidément pas sans faille: 50% des produits médicamenteux achetés en France sur des sites Internet étrangers seraient des faux, selon l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé, qui recommande aux consommateurs de ne pas acheter sur Internet, en particulier jamais des produits de santé ou de confort destinés aux sportifs ou encore les fameux Viagra (Pfizer) ou Cyalis (Bayer), dont les fausses versions sont légion. À titre indicatif, fin 2004, la société LegitiName avait recensé 5725 noms de domaine incluant l’élément «viagra», pourtant marque protégée.

L’Europe, notamment l’Europe de l’Est, ne serait pas épargnée par le développement de marchés gris qui exploitent les différences de prix des médicaments d’un pays à l’autre; les produits sont exportés des pays «à bas prix», reconditionnés puis revendus dans les pays «à prix élevés». Un trafic de «vrais» qui faciliterait également l’introduction de faux médicaments. En 2004 – ce sont les derniers chiffres disponibles –, les douanes des Vingt-Cinq ont intercepté plus de 800000 contrefaçons de produits médicamenteux. <

Ph. Collier