Technologies

Un cadenas pour certifier l’origine des produits

Écrit par CR17 le . Rubrique: Technologies

Il est possible de modifier la proportion d’isotopes stables contenus dans les substances naturelles afin de garantir leur traçabilité. Un outil breveté.

Innovation et chimie fine (ICF), une jeune société de la région de Marseille, a déposé, en 2004, un brevet pour un procédé visant à protéger et à garantir l’origine de n’importe quel type de produit en utilisant des traceurs moléculaires autres que l’ADN. Le principe consiste à accroître le nombre de certaines molécules isotopiques déjà présentes en quantités infinitésimales dans les matières premières ; en jouant sur les rapports entre les quantités, il est possible d’attribuer un code spécifique à chaque lot. Ce procédé, baptisé «cadenas isotopique», s’applique à tout produit auquel il est possible d’ajouter ces molécules au cours de la production. Plusieurs marchés ont déjà manifesté de l’intérêt pour cette technologie, notamment dans les secteurs du médicament, des encres, du tabac ou encore des pesticides ou des parfums.

Rappelons que chaque substance naturelle contient une part infime d’isotopes stables. Il s’agit d’atomes ayant une masse atomique (nombre de neutrons) différente des éléments qui la constituent majoritairement. Ainsi, par exemple, l’hydrogène de l’atmosphère compte 0,02% de deutérium.

> Question de proportion

Cette caractéristique permet aux services de la répression des fraudes de vérifier notamment l’origine des vins. La méthode est si précise que l’on peut identifier avec certitude les parcelles des grands crus ou encore la provenance des produits qui bénéficient d’une AOC (appellation d’origine contrôlée) ou d’une IGP (indication géographique protégée). La composition des produits alimentaires vendus en Europe est d’ailleurs encadrée par des normes particulièrement drastiques (comme celles de l’AIJN, l’Association de l’industrie des jus et nectars de l’Union européenne) qui régissent les rapports isotopiques des différents produits naturels comme la vanille ou le jus d’orange.

L’innovation proposée par ICF est donc de modifier les proportions des isotopes naturellement contenus dans les produits afin d’obtenir une signature chimique indiscutable, spécifique du produit et caractéristique du fabricant. Aline Frideling, docteur en chimie et responsable commerciale de l’entreprise, explique: «Notre spécialité est de produire des isotopes stables par voie de synthèse. Notre catalogue offre une sélection de plus de 1500composés différents, susceptibles de répondre à tous les types de production, mais nous travaillons essentiellement à façon pour être au plus près des besoins de nos clients. Cette diversité permet, en variant les proportions et le nombre des composés, de bâtir un nombre illimité de codes différents. Il s’agit d’une production de haute précision dont les conditionnements varient du milligramme au gramme, pour enrichir des volumes qui se chiffrent en tonnes.»

Selon ICF, il s’agit d’un procédé à la fois simple, fiable et économique, à la valeur juridique incontestable. L’essentiel du travail réside dans la mise au point de la formulation des codes, dont le coût est en moyenne d’environ 10000 euros; le prix dépend du nombre des composés et de la diversité des codes.

Comme-les-traceurs-ADN-(voir Contrefaçon Riposte n° 14), le «cadenas isotopique» est un marquage expert qui nécessite un équipement de laboratoire pour identifier les contrefaçons, les lots ou les destinataires. On procède à l’analyse de la dilution isotopique à l’aide d’outils standard de spectrographie – le temps d’authentification est de moins de une heure. <
Philippe Collier

 

© ICF

CADENAS-isotopes
 
 
 
 
 
 
 
Comparaison de la teneur en isotopes d’un produit original (en haut) et de sa contrefaçon (en bas).
 

 

 

 

 Innovation et chimie fine en bref

Implantée à Manosque et à Marseille, la société a été créée en 2000 par un ingénieur et un docteur en chimie expérimentés. Son activité principale consiste à réaliser, dans des délais très courts, des synthèses à façon de produits à forte valeur ajoutée; sa spécialisation en chimie des isotopes stables lui a permis de développer un catalogue complet pour l’analyse de traces (pesticides, allergènes…) et de se faire connaître d’une clientèle internationale.

Elle a reçu, cette année, le prix Hubert-Curien du RDT (Réseau de développement technologique INPI-Anvar-DRIRE-CRIT) de la région Paca.

www.innovchimie.com

 

Une tonne de tabac aromatisé sous clé

• Composant de protection : methyl cinnamate (MC). Ce composé se trouve en faible quantité (0,35 %) dans l’arôme utilisé pour le tabac qui sert ici d’exemple, et il est facilement accessible par synthèse sous plusieurs formes isotopiques.

• Clés du cadenas : MC D5 et MC D3. Ce sont des molécules de MC dans lesquelles on a remplacé respectivement trois et cinq protons par des deutériums (isotopes naturels de l’hydrogène).

• Création du code : en introduisant 1 g d’un mélange de 10 % de MC D5 et de 90 % de MC D3 dans le MC propre à l’arôme, la tonne de tabac aromatisé sera protégée par ce code spécifique.

• Détection : l’ensemble du MC d’un échantillon prélevé de tabac est extrait puis analysé. Si le tabac est protégé par le cadenas, le spectre de masse présentera des pics avec un rapport de hauteur de 1 (correspondant au MC D5) pour 9 (MC D3), signature du code des proportions.

Le rapport entre les pics du MC et ceux des deux molécules MC D5 et MC D3 permet également d’identifier une possible dilution frauduleuse.